– Union Town –

Bienvenue à -Union Town – 

 

Tout a une fin
(Shot Down)

By Agent M. 

 

J’avais souvent entendu parler de la Frontière. En bien et en mal. Il me fallait, une fois au moins, m’y rendre. Je voulais sentir son air, m’imprégner de ses couleurs vives qui, en théorie, séparaient deux mondes. Un jour, je me décidai enfin. Je fis le plein de ma MM69 et fonçai sur la HWY7 au sud d’Union Town. Temps sec, comme souvent, même si le nuage de pollution semblait plus haut que d’ordinaire et plus respirable, moins chargé en particules composites issues des usines de traitement des déchets. Je roulais façon « croisière s’amuse », avec un boggie à la limite du disco dans le mange-disque. Après quelques heures, j’arrivai en vue du mur. Spectacle étrange d’une muraille de trois mètres cinquante de haut, hérissée de barbelés. La ligne de fuite de la Frontière se confondait avec l’horizon, ponctuée ça et là de tours de guet. Singulièrement sinistre, d’autant que les gardes armés avaient pour ordre de tirer à vue. Dans un sens… ou dans l’autre. La route continuait encore quelques centaines de mètres et semblait s’arrêter devant ce qui devait manifestement être une taverne. J’accélérai un peu brutalement, histoire de me la jouer devant un public absent. Ridicule. Tout aussi saugrenu, je sortis de la caisse en réajustant mes lunettes pour me donner de la contenance. Je m'immobilisai juste devant les portes du zinc, un dernier coup d’œil sur le mur. Dans ma tête résonnait un gros riff de guitare. Je poussai les portantes battantes. L’endroit sentait le blues en eu majeur : miteux, crasseux, poussiéreux, bref… du dégueu qui pique les yeux. Le patron ventripotent avait cru bon rabattre une mèche de cheveux jusqu’au front et la plaquer avec une substance manifestement non terrestre. Ou bien était-ce le gras du cheveu qui fuyait toute matière se rapprochant de l’eau ? Bien sûr, il mâchouillait le reste d’un cigare à quatre sous. Mon rêve de Frontière sentait mauvais. Normalement, j’aurais dû dire bonjour, mais je portai simplement mon index au bord de mon galure en signe de politesse. 

« Whisky ? fit-il entre son cigare et deux dents gâtées.
– Non, plutôt une Vanderghast.
– V’là un bout de temps que je l’ai pas ouvert ce biberon !
– Bah ! Tout a une fin. »

Le boss souffla sur la bouteille pour enlever la poussière. La couche de crasse, elle, ne bougea pas d’un iota. Je manquai d’éternuer. Je descendis le premier verre d’un coup. Je sirotais la deuxième tournée du fameux breuvage vert quand des coups de feu résonnèrent jusque dans la salle du bar. Mon instinct dicta à ma main droite de se diriger vers mon Peacemaker 45 cependant que ma main gauche lâchait le verre. Un beau gâchis, pensais-je. Le bruit d’une balle ricochant sur une surface dure mit un terme définitif à mes réflexions œnologiques hors-sujet. Je me figurais alors un instant dans un bon vieux western spaghetti du 20eme siècle, mais la réalité de la situation me fit déguerpir à quatre pattes derrière le comptoir, là où marmonnait déjà le patron en chargeant son vieux canon scié tout en broyant son infect cigare.

« Pas moyen d’avoir une heure de répit ! », siffla-t-il.

On entendit nettement des bruits de pas précipités venant de l’extérieur. Puis, l’être humain qui courait dehors arriva sur la terrasse en bois. Au moment où il franchit les portes du saloon, le boss se leva et tira successivement ses deux cartouches. J’étais toujours à terre et observais son air satisfait quand son cigare dégoulinant passa de gauche à droite. Mes oreilles sifflaient encore comme après un mauvais concert, mais je crus percevoir d’autres bruits de pas envahir la pièce. Je risquai alors un coup d’œil.
Un homme gisait à terre sous les portes battantes ; une large flaque de sang semblait littéralement aspirée par les planches poreuses du sol. Quatre policiers de la Frontière  observaient ce qui allait devenir cadavre si l’arrêt sur image se prolongeait sans que les premiers soins ne soient donnés. Celui qui semblait être le plus gradé parut satisfait en retournant le corps.

« Il n’en a plus pour longtemps », lança-t-il sans expression. 

Je me précipitai pour apporter mon aide. Les trois autres policiers me mirent en joue et le chef me fit non de la tête. Je haussai les épaules, incrédule, et reculai d’un pas en entendant le cliquetis des chiens.

« C’est un fugitif ! Il est passé chez nous sans autorisation. Il aurait dû rester chez lui. Mais, c’est plus fort qu’eux, il faut tous qu’ils essaient de franchir la Frontière. »

Mes yeux rencontrèrent les pupilles embrumées de l’homme à terre. Je compris qu’il essayait de faire un signe de la main. Je puis affirmer que sur le moment, je ressentis toute sa peine, sa détresse, son désespoir. Aujourd’hui encore, je me demande quelle histoire il aurait pu me raconter et pourquoi il avait quitté son pays pour venir échouer sur la Frontière. 

« Encore un qui croyait que la vie est un conte de fées », ricana le patron en empochant une liasse de billets tendue par le chef. 

Je le fusillai du regard, réprimant une immonde envie de vomir, songeant que je ne pourrais pas gagner cette bataille face à ces cinq là. Avant que l’homme ne soit plus de ce monde, je m’agenouillai et pris sa main affaiblie, essayant vainement d’y lire quelque secret écrit d’avance.

« Ouaip, ajouta le patron à mon adresse, tout a une fin ».

 

 

Spades

(An Hour of Respite)

By Agent M. 

 

           

Spades était du genre à glacer le sang. Grand, monté sur une paire de jambes interminables, il semblait avoir cessé de vieillir autour de 40 ans, mais la rumeur voulait qu’il soit bien plus âgé que de raison. Certains allaient jusqu’à dire qu’il était né le 24 décembre, au siècle du cataclysme, ce qui lui ferait dans les 170 ans ! D’autres estimaient qu’il était immortel, cependant que les plus sarcastiques étaient persuadés que le litre de potion ambrée et la fumée qu’il inhalait chaque jour étaient la condition sine qua non de son maintien en vie.

Je l’avais vu la première fois chez Mot-Jo, à Union Town. Derrière une machine à sous, il alluma une cigarette avec le bout de la précédente et le patron courut remplir son verre d’une décoction ambrée. Spades remit en place sa cartouchière, sortit une pièce, puis tira sur sa cigarette. Les volutes bleues emplirent le bar et firent nettement se détacher la silhouette noire, perchée sur un tabouret haut. Il inséra la pièce dans la machine à sous et tira le levier vers le bas. Perdu. Il tira une autre bouffée et disparut presque totalement derrière l’écran. Le piano mécanique commença à jouer les premières notes de « Dreaming Machine ». Les autres clients continuaient à jouer aux cartes ou à se regarder boire, dans l’immense miroir derrière le comptoir, pendant que le patron chauve, s’échinait à frotter des verres culottés d’un autre âge.

Soudain, les filles de l’étage sortirent des chambres en hurlant. Et la plupart des clients détalèrent avec le pantalon en bas des jambes ou en sous-vêtements qui avaient manifestement oublié d’être propres. Spades ne bougea pas d’un pouce. Il tira sur sa cigarette et remit son chapeau en place. En bas, les clients du bar comprirent très vite qu’il valait mieux déguerpir plutôt que de se faire grignoter la cervelle par un macchabée sorti de nulle part. L’établissement fut donc vidé plus rapidement qu’une chope de bière, après quarante jours dans le désert. Seul resta Spades, face à la machine à sous. Pas un bruit. Même le piano mécanique avait préféré cesser de jouer. À travers la vitre crasseuse, j’aperçus le mac approcher lentement, en direction du joueur imperturbable qui continuait à insérer des pièces dans la machine. Pour un cadavre ambulant, le mac était étrangement propre sur lui : costume trois pièces, montre gousset dans la poche du gilet, haut-de-forme légèrement incliné sur la droite, monocle grossissant l’orbite où jadis avait dû se loger un œil. À l’exception de sa démarche à la fois lente et saccadée, on aurait dit un dandy du XIXe siècle.

Mac Dandy chercha de son seul et unique œil jaune, de quoi se restaurer. C’est tout naturellement qu’il se dirigea vers Spades qui allumait tranquillement une autre cigarette. Mac Dandy se figea à trois pas de lui. Comme les autres badauds se pressaient aussi à la fenêtre, je ne vis pas exactement ce qui se passa. Ce qui est certain, c’est que j’entendis un bruit sourd, sur les planches du saloon. Puis, comme les autres, je perçus le cliquetis des éperons sur le sol. Spades sortit dans un silence de mort. Il fit un signe de tête à l’adresse du patron, en soulevant son verre vide. J’observais son colt. Manifestement, le joujou n’avait pas servi, ou alors, il était sacrément silencieux pour une pétoire de cette taille. Spades tourna les talons et regagna tranquillement son tabouret en face de la machine à sous. Une dizaine de têtes se figèrent entre les portes battantes, cependant qu’une vingtaine d’yeux scrutaient l’intérieur du lieu à la recherche d’une explication. Au centre de la pièce, Mac Dandy avait définitivement terminé sa non-vie de macchabée. Tous écarquillèrent leurs mirettes à la vue de la carte à jouer, plantée aux deux tiers dans le front. « Que je sois pendu ! » marmonna un vieux Capitaine, entre ses trois dents restantes,  « l’as de pique, il a refroidi cette viande avariée avec un as de pique ! »

 

 

SPADES

 

 

Coup de pouce et talons hauts

(High on Heels)

By Agent M. 

 

Ca, pour être perchée sur ses talons, elle l’était la donzelle. Je circulais tranquille, sur la rocade Ouest d’Union Town avec mon engin, une MM69, douze cylindres en Y, cent décibels à bas régime. Bien qu’un peu dépassée, la bête noire et rouille plafonnait encore à deux cent quarante en ligne droite, ce qui n’était pas si mal, pour un modèle de son âge. Bref, c’était un soir d’octobre où il faisait particulièrement beau. L’air était chaud, comme en été et le ciel se teintait de roses et de violets idylliques. J’étais en mode croisière, songeur et un peu las. Je dégainai un 33 tours, spécial compilation, genre rythme lent et guitares atmosphériques, pour m’accorder à l’azur couchant. J’enfournai le microsillon dans le mange-disque steampunk bricolé à cet effet. Et me voilà en croisière, genre « décontracté, on n’est pas bien là, hein ? ». Je montai le son, car le moteur prenait quand même tout le lit et je peinais à entendre le ronflement des guitares saturées des Pink Stone Beetroots. Bref, je roulais, cool et là, pris d’un réflexe incontrôlé, je bloquai les freins de ma MM69, à la limite du tête-à-queue. J’avais dû laisser un pouce de gomme sur le bitume usé de la rocade d’Union Town. Never mind !

La poupée valait le détour, ou plutôt, l’arrêt instantané des machines. Grande, une chevelure de lionne qui cascadait sur des épaules bronzées et une paire de jambes longues, comme la quatre fois quatre voies qui allait de Stephen City à Lugtown. Je jetai un œil à ma bouille dans le rétro, pendant que l’oiseau rare, sorti d’une BD attrapait son sac et montait direct, côté passager de la MM69. Je me tournai vers elle, l’air de rien et essayai de déglutir discrètement pour ne pas lui montrer mon débordement d’hormones.

« Merci », lança-t-elle, en me regardant à peine.

— De rien, dis-je, enroué. Puis je m’éclaircis le gosier. Z’allez où ?

— Avec toi chéri, au bout du monde… »

Je lâchai une bonne dizaine de jurons, dans ce qui me restait de cervelle, puis, faute de grives, j’essayai de faire sonner naturel un petit rire dont j’ai le secret. Ni vu, ni connu. Il y a une centaine d’années, il existait une fête appelée Halloween, et les gosses, déguisées en monstres, frappaient à toutes les portes en disant : « trick or treat ».

Voilà, c’est ce que je me disais.  Des bonbons ou un sort ? Des bonbons ou des bêtises ? Farce ou friandise ?

J’étais prêt à manger sucré, dans tous les cas, vu la carte que je venais de tirer du paquet. J’ajoutai, sûr de rafler la mise avec mon Royal Flush :

«  Au bout du monde, hein ? Ok.

— Je rigole, dit-elle. Le premier motel fera l’affaire. »

Les syllabes des mêmes jurons se mélangeaient dans mon hémisphère gauche, décidément mis à mal et bien maladroit. Un motel ? Mais pour quoi faire ? Hein ? Pourquoi un motel ? Mais oui, pour dormir ! Quoi d’autre ?

Mon cerveau droit louchait maintenant sur sa poitrine. Luxe et volupté. Oublié le calme, d’autant qu’il me sembla que derrière ses lunettes de soleil (roses !), ses yeux fixaient le levier de vitesse. Je crus bon de lancer, tout en donnant un méchant coup d’accélérateur :

« Tu veux essayer ma caisse ?

— Ok chéri, je veux bien. Ton engin a l’air bien monté : jantes larges, taille basse, ça colle au bitume et ça grimpe aux arbres ton truc ? »

Je déglutis à nouveau. Ma glotte pompait comme une vieille loco à vapeur, du temps de la révolution industrielle.

— Yep ! Sûr ! Y’en a sous le capot !

Elle ne prit pas la peine de sortir et de faire le tour de la voiture. Non ! Elle passa direct par dessus le levier de vitesse chromé. Du coup, je dus m’extirper dare-dare du siège baquet de la MM69. Je fis donc le tour pour m’installer, côté passager, quand le démon rouge, sur mon épaule gauche, fit son apparition pour me dire de me dépêcher, au cas où la diablesse partirait sans laisser d’adresse. Et puis, il faut dire que j’étais plutôt pressé de m’asseoir là où la déesse avait posé son châssis. Elle fit sacrément ronfler le moteur, qui, pourtant propre, révisé et bien huilé, saturait dans les graves. Fond de première, puis elle fit hurler la seconde. Yes ! Je n’avais pas envie de freiner ! Au contraire, je voulais qu’elle accélère. Je ne savais plus où étaient ma gauche et ma droite. Je gardais un œil sur la route, un autre sur les jambes de la fille. Ses doigts effleurèrent le levier de vitesse. On était en troisième, je crois, puis elle caressa la quatrième, tout en douceur, croisière oblige.

Le disque des Pink Stone Beetroots avait sauté. Finies les guitares aériennes ! Il fallait du lourd et du cadencé maintenant ! Je sortis un vieil Airplane Crash / Dixie Couch de derrière les fagots, plus approprié à la situation. Et hop ! Je vis qu’elle se tapait sur les cuisses, au rythme de la ligne basse-batterie. Du coup, je me mis à branler du chef, comme au bon vieux temps des headbangers.

J’entonnai « you bla bla bla all night long doo wap » (un classique dont j’ai oublié les paroles) quand soudain, elle planta la MM69 en un splendide drift. Ouf, j’étais bien ficelé. Il valait mieux. Elle me regarda en battant des cils. Ses yeux m’indiquaient le ciel rosé genre pamplemousse tropical. Je finis par réagir. Ok, on était arrivé. On était chez Mot-Jo, le motel le plus fameux d’Union Town. Elle se dégagea de la voiture.

« Voilà. Terminus.

— Bon choix. Mot-Jo est réputé pour ses lits hors-pair.

— Ben, j’espère, souffla-t-elle dans ma direction. Faut que je me repose, après un voyage aussi… tape-cul », ajouta-t-elle, en tirant une frange de son short en jean.

Puis, j’entendis cette voix sirupeuse, derrière mon épaule, là où se tenait tout à l’heure le diablotin à queue rouge.

« Besoin d’aide, chou ? »

Je me retrouvai face à face avec un ange d’albâtre qui mit à mal mon palpitant. La rouquine, sortie de nulle part, fit voleter sa chevelure et agrippa le sac de mon auto-stoppeuse. La blonde fit voler un baiser dans les airs, en direction de la rouquine. Son œil clignota à mon attention :

« Rien à faire, dit-elle en attrapant la rouquine par la taille, c’est pas ton jour chéri ! Merci pour le coup de pouce ! »